Conférence du jeudi 9 mars 2017 à la médiathèque d'Aussillon

 

C’est la première fois que j’ai l’occasion de présenter un ouvrage qui fait référence à des données personnelles, voire familiales. Elles sont partiellement et très succinctement abordées dans la bibliographie. Il faut bien dire que La Frucharié tient dans ma vie – et encore aujourd’hui – une place à part. Vous le découvrirez tout au long du parcours et, notamment, en conclusion. En guise de petite présentation, je dirai que deux évènements importants ont changé le cours de ma vie et de mes engagements : un grave accident à l’âge de 16 ans qui fit de moi un autodidacte (on pourra en reparler si vous le souhaitez) et, vers la quarantaine, une psychanalyse qui fut à l’origine de la prise de conscience de mon attachement à La Frucharié et à la culture occitane. Vous pourrez me questionner (en français ou en occitan) quand j’aurai terminé la présentation si vous souhaitez des précisions.

 

Venons-en au livre qui nous intéresse, plus spécialement.

Un livre, c’est une genèse.

Un livre, c’est un auteur.

Un livre, c’est un message.

 

 

Un livre, c’est une genèse

Ce fut, d’abord un petit document familial d’une dizaine de pages, envoyé au précédent maire d’Aussillon. Je reçus une lettre de remerciements et, un peu plus tard, un bulletin municipal avec en photo un de mes premiers dessins de La Frucharié Haute (car je n’ai retrouvé aucune photo de la métairie) et un petit commentaire disant que j’étais un « vrai aussillonnais ». Je ne vous cacherai pas que je fus sensible à ce petit message manuscrit.

 

Quelques années plus tard, une conseillère municipale sortante (Jeanne) et une autre (Cécile) qui lui succédait me demandèrent de les autoriser à publier des extraits de mon petit fascicule dans une réédition d’un livre sur Aussillon. Je leur fis réponse que ce n’était pas possible car mon document n’était pas assez rigoureux et qu’il avait un caractère trop familial. Cependant, je leur fis la promesse d’écrire quelque chose de plus documenté. Ainsi commença l’aventure qui se termina par le livre, après de nombreux échanges (où l’amitié prit vite le dessus) et plusieurs rencontres sur le terrain.

Il fallut, ensuite, trouver un éditeur. Une première acceptation par un éditeur fut remise en question par suite des soucis financiers qu’il rencontra. Et si je m’adressais aux militants de l’IEO du Tarn  - Institut d’Études Occitanes -? Merci à eux d’avoir accepté et d’avoir travaillé à cette publication bénévolement.

 

Un livre, c’est un auteur

* Je suis né à Labrespy en 36 et j’ai vécu plusieurs mois pendant la guerre de 40/45 à La Frucharié chez mes grands-parents maternels. Je suis, donc, un « Brespinol » (vous pourrez aussi me demander pourquoi je dis « Brespinols » et non « Labrespinols »).

 

* Très vite, j’ai intégré l’idée que la langue que l’on parlait dans mon entourage familial (moi le premier) était une langue de seconde zone…jusqu’au jour où !

 

* Passé la quarantaine, j’ai, donc, entrepris une psychanalyse qui, au bout de quelques mois, me rendit muet pendant plusieurs séances. À la quatrième, brusquement, je me mis à reprendre le fil de la parole. Je parlais de mon enfance et je parlais en occitan. « Enfance » et « occitan » furent les points essentiels qui changèrent ma vie et vous verrez un peu plus tard qu’il y eut pour moi une magnifique convergence.

 

* Dans mes souvenirs d’enfance remontés à la surface (je « parlais » en occitan dans mes rêves), il y avait La Frucharié Haute et les propos tenus sur un certain Jean Jaurès par mes grands-parents de La Frucharié Haute. L’idée s’imposa très vite à moi d’écrire un petit témoignage familial sur la Frucharié Haute – c’est le point de départ de la création dont j’ai parlé au tout début –. L’autre idée fut de m’intéresser à ce Jean Jaurès. Cette approche de Jaurès se fit en deux temps. Je me suis, d’abord, plongé dans la lecture de ses œuvres jusqu’au jour et je me suis régalé à l’entendre si bien parler de notre langue. Il était franco-occitan comme moi ! Je cite presque intégralement deux de ses discours dans deux autres ouvrages « Sur les pas de Renard » et « Sus las pesadas de Rainal ». Voici un tout petit extrait d’un discours de Jean Jaurès paru dans la revue de l’enseignement primaire le 15 octobre 1911 : « J’ai été frappé de voir, au cours de mon voyage à travers les pays latins (d’Europe et d’Amérique – c’est moi qui précise –), que, en combinant le français et le languedocien…je comprenais en très peu de jours le portugais et l’espagnol… Dans les rues de Lisbonne, en entendant causer les passants, en lisant les enseignes, il me semblait être à Albi ou à Toulouse. Si, par la comparaison du français et de l’occitan (Jaurès développe en parlant du languedocien et du provençal), les enfants du peuple, dans tout le Midi de la France, apprenaient à retrouver le même mot sous deux formes un peu différentes, ils auraient bientôt en main la clef qui leur ouvrirait, sans grands efforts, l’italien, le catalan, l’espagnol, le portugais. Et ils se sentiraient en harmonie naturelle, en communication aisée avec ce vaste monde des races latines, qui aujourd’hui, dans l’Europe méridionale et dans l’Amérique du Sud, développe tant de forces et d’audacieuses espérances. Pour l’expansion économique comme pour l’agrandissement intellectuel de la France du Midi, il y a là un problème de la plus haute importance, et sur lequel je me permets d’appeler l’attention des instituteurs. » Il serait temps qu’il soit, enfin, entendu !

Je percevais bien que cette rencontre avec Jean Jaurès n’était sûrement pas celle de mes grands-parents. Je pris, donc, la décision de faire des recherches généalogiques pour voir s’il n’y aurait pas un Jean Jaurès dans la lignée de mes grands-parents maternels. Ce fut laborieux mais, un jour, je découvris le sésame que je cherchais. Jean-Jaurès était bel et bien mon grand-oncle collatéral (issu d’une même branche)! Certes, il fallut remonter assez loin dans le temps mais nous avions des aïeux communs ! Jean Albert (marié à Magdelaine Guilhot) vivait à Cambounés dans la première moitié du 18ième siècle. Ils eurent deux enfants : Anne et Jacques qui vécurent à Cambounés. La lignée de Jacques Albert demeure à Cambounés jusqu’en 1801 puis nous conduit au Pont-de-l’Arn et à La Frucharié Haute au début du vingtième siècle (Marie Albert étant devenue Marie Durand qui donnera naissance à Joseph, mon grand-père maternel, en 1873). La lignée d’Anne Albert-Cros-Barbaza demeurera à Cambounés jusqu’en 1776 environ puis ira habiter à Castres où Jean Jaurès naquit en 1859. Jean et Joseph étaient, donc, des cousins collatéraux. Je compris alors pourquoi mes grands-parents maternels parlaient si souvent (hors toute conviction politique car, comme catholiques, ils étaient habitués à suivre les consignes de leur église !) de ce cousin pacifiste qui parlait leur langue occitane – c’était leur fierté – dont le corps assassiné était parti à Paris après avoir été exhumé du tombeau familial et dont la famille (à laquelle ils appartenaient et à laquelle j’appartiens) avait été condamnée à payer les frais du procès qui devait acquitter son assassin – c’était leur crève-cœur –.

 

Un livre c’est un message

* Le message, c’est, d’abord, celui que les lecteurs y trouvent ou n’y trouvent pas ! J’ai apprécié la préface de Monsieur le Maire et les félicitations du Directeur des Archives du Tarn. Voici, pour commencer, des extraits des six premiers échos reçus ou publiés dans la presse. Il y en eut d’autres. Vous avez, peut-être, lu l’article que le « Journal d’ici : Mazamet-Aussillon » a publié. Libre à vous d’en trouver d’autres plus personnels.

 

Écho de JM : « J'ai lu avec une grande passion le document ; je pense qu'il trouvera un réel intérêt auprès de la population. L’idée de le traduire dans les deux langues amène en plus de l'authenticité et de la poésie. »

 

Écho de EC : « Je trouve l’introduction du maire très bonne. Quel travail. Bravo ! »

 

Écho de SV : « Claude Assémat nous conduit à La Frucharié Haute - volontairement détruite par l’homme -. Il a mené un remarquable travail d’un point de vue historique et mémorial. C’est un bel hommage rendu aux générations précédentes. Il a su réunir, autour de lui, une petite équipe d’Aussillonnais et de Brespinols qu’il a conduit plusieurs fois sur ce site de la montagne noire. »

 

Écho de PR : « Le livre est un témoignage personnel et pédagogique de qualité. Cette monographie-souvenir est un ouvrage de « géographie du cœur » qui mène la lectrice/le lecteur à s'interroger sur sa propre « géographie personnelle » et à redécouvrir le sens profond du mot terraire / terroir, trop souvent galvaudé. C’est ce qui nous manque dans l'éducation "nationale" française : l'inscription de notre vie présente dans les traces anciennes de nos terroirs (Île-de-France comprise !!) pour proposer aux jeunes ce qui leur manque souvent : un témoignage qui donne sens au présent. Voici une œuvre pédagogique au sens noble du terme. »

 

Écho de GM : « Nous voilà en présence d’une monographie - publiée dans une édition bilingue - à laquelle seront particulièrement sensibles les gens de l'endroit surtout ceux qui comprennent l'occitan mais qui ne savent pas le lire. Nous savons que les forestiers ont souvent plus de respect pour notre langue que nombre d’élus de l’état français ! Être présent et dire à tout vent : "piu, piu, toujours vif!" c’est une priorité! Devrions-nous, pour ce faire, marcher en compagnie de cette sœur tyrannique (devenue grande) qu’est la langue française ! »

 

Écho de BV : « Claude Assémat a déjà apporté sa pierre à la littérature occitane mais, ici, il nous offre un document du genre monographie, un document pédagogique s’il en est qui devrait être à la portée du plus grand nombre et tout particulièrement de tous ceux qui s’intéressent à notre patrimoine et à notre langue occitane. »

 

* Le message, c’est, ensuite, ce que l’auteur a voulu dire.

Le premier message, je crois l’avoir assez explicitement développé dans mes propos, il est résumé dans le double titre, français et occitan. En ce lieu, nous étions en pays bilingue avec un occitan naturellement dominant. Le second message, c’est les mots « ailleurs », « endacòm mai » qui lui donnent sens ; c’est aussi la référence aux cendres couveuses d’étincelles pour qui sait les activer. Je m’en explique en page 17. Les « étincelles » du titre « ont vocation à s’éteindre ou à redonner flamme. Rien n’est plus beau que les lumières des étincelles que le vent dérobe aux foyers que l’on croyait éteints ! Elles viennent d’un « ailleurs passé »…et nous transportent vers cet « ailleurs » cueilli au présent et porteur d’avenir qui est devenu refuge du voyageur où randonneurs et chasseurs peuvent se retrouver ». C’est tout cela La Frucharié…un patrimoine qui se continue !

 

 

En guise de conclusion

Peut-être quatre petits points en guises de conclusion.

 

* On a dit de cet ouvrage que c’était une « géographie du cœur ». C’est vrai parce que j’y ai vécu et parce que c’est là que j’ai tissé de riches souvenirs. Aussillon, c’est pour moi des endroits incontournables :

- un village (son église, ses commerces) ;

- un cimetière (où l’on fleurissait deux tombes dont celle de Jean mon grand-oncle sourd-muet qui m’avait tant appris et une autre, plus particulière, plus secrète - inconnue de ma mère et de mes deux tantes - que mes recherches généalogiques me permirent de comprendre, c’était celle de leur frère ainé Henri décédé à 4 jours) ;

- un monument aux morts où le nom d’Auguste Durand, un autre grand-oncle, figurait ;

- une petite maison logée dans une enfilade de maisons en léger contre-bas d’une rue haute que l’on rencontrait dès qu’on avait passé Valparaiso. C’était la maison de « Jean » qui montait souvent à la ferme et où j’ai dormi plusieurs fois à cause du mauvais temps.

 

* Il n’empêche que certaines choses interpellent. Pourquoi des chemins ont-ils été tracés en rayant (presque) de la carte des lieux (en ruines, certes) comme la bergerie de la Frucharié Basse, le Plo et vraisemblablement Lascombes ? Pourquoi La Frucharié Haute a-t-elle été volontairement détruite ? Pourquoi hêtres, châtaigniers, merisiers et buis ont-ils été abattus et, pour nombre d’entre eux, laissés à même le sol pour pourrir sur place ? Je suis entré en contact avec plusieurs groupements forestiers (en excluant tout reproche d’abattage « sauvage » d’arbres ou de constructions) pour essayer de les impliquer officiellement sur un projet piétonnier. J’ai eu une réponse… mais ils n’ont pas donné suite. La cause mériterait, peut-être, d’être reprise et mieux plaidée !

 

* Oserions-nous trois propositions ?

- Pourquoi ne pas créer un sentier de randonnée qui tournerait dans cette haute vallée d’Aussillon et auquel on pourrait accéder soit par Aussillon village (au niveau de Valparaiso), soit par le col de Salagouste ou le col d’En Blanc (du sénher Blanc) via Les Montagnés, soit par le col de la Bufade depuis Canta Cocut dans la plaine d’Aiguefonde ? Ce sentier passerait tour à tour par les trois « embarrades » par quelques « pesquières » remarquables, par les deux Frucharié et par Donadille (ce qui donnerait peut-être envie aux créateurs de l’affreux relais de chasse de l’aménager !)

- Pourquoi ne pas suggérer qu’une halte puisse se faire dans l’une des trois ruines de l’embarrade de la Frucharié Haute après quelques travaux de couverture, par exemple…et la recherche de la source initiale ?

- Pourquoi ne pas suggérer d’implanter des panneaux bilingues ?

Il faut noter au passage que le français s’est doté d’un premier occitanisme avec l’emploi du mot « pesquière » car je n’ai pas trouvé d’équivalent exact pour désigner ces « réserves d’eau », ces « mares construites », ces « puits » car ils ne prenaient pas suffisamment en compte la fonctionnalité (irrigation) et le bâti de la structure.

On pourrait parler de « bergeries » (de jaças per las fedas) pour les fermes de la Frucharié Basse et de Donadille…qui avaient, cependant, un petit coin d’habitation. Par contre, la ferme de La frucharié Haute avait un ensemble plus élaboré avec au moins trois constructions. L’une d’elle abritait les moutons avec un prolongement d’habitation, l’autre pouvait abriter quelques vaches (notamment celles qui avaient vêlé et qui étaient dispensées de descendre à la ferme pour la traite) et servir de remise pour quelques outils (tondeuse à fougères, charrette, par exemple). Le terme français de « bergerie » ne correspond pas exactement à la réalité et je propose cet autre occitanisme en désignant ces lieux comme des « embarrades » (« embarradas », en occitan).

* Pourquoi ne pas signer une convention avec la société de chasse d’Aiguefonde pour l’utilisation du refuge en partage des clés ?

* Terminons par une confidence. Nous sommes dans les années 30. Ma mère avait deux grandes amies, l’une habitait à la ferme des Montagnés et l’autre à la métairie du château à Aussillon. Lors de la cérémonie officielle de la mise en eau du barrage des Montagnés, c’était, paraît-il, un jour de fête pour les mazamétains. Mon père, qui habitait à Labrespy, se rendit à la cérémonie. Peu à peu la ferme allait disparaître sous les eaux. Il vit trois jeunes filles tristes dont une qui pleurait. Celle qui pleurait perdait sa maison et mon père resta auprès d’elles. Un amour venait de naître entre la jeune fille de La Frucharié Haute et le jeune homme de Labrespy.

Cela pour signer cette monographie et donner un nouveau sens à l’assertion de « géographie du cœur ».

 

Claude Assémat

21/02/2017